Le beach boy en Auvergne

mercredi 28 mai 2008
par  Thang-Ka

Un beach boy en Auvergne


Cela fait maintenant quatre jours que je suis arrivé dans le massif central pour un stage de parapente. Quatre jours pleins, tellement plein que mon corps est vide. En manque de sommeil, manque d’énergie et en trop plein d’émotion et d’altitude, moi qui vit au bord de la mer.

C’est le deuxième saut de la journée , une nouvelle fois il a fallu quitter le 4*4 et faire le reste à pied , tout à l’heure nous avions mis 1/4 d’heure , cela fait 20 minutes , nous ne sommes toujours pas en vu du déco , que ce sac est lourd.

Il faut se dépêcher, le premier vol était tranquille mais les thermiques de printemps sont de plus en plus couillus et les orages sont prévus pour ce soir.

Je prépare ma voile mollement, tous les autres sont déjà prêts. Depuis le début du stage je suis sur motivé, toujours dans les premiers à me jeter dans le vide, mais là j’accuse la fatigue, j’ai comme un pressentiment.

Je me mets un peu à l’écart en attendant mon tour. Loïc est maintenant détendu, tout les décos se sont bien passés. Le stress du moniteur qui fait décoller des débutants, n’est pas feint, il ne reste plus que moi et j’ai fait jusqu’ alors un sans faute.

Cela ne l’empêche pas en professionnel qu’il est, de vérifier ma prévol. Verdict : tour de sellette, la première fois de la semaine, je ne comprends pas. Deuxième tentative, je me prends les doigts dans les cordelettes de l’accélérateur, je repose la voile.
« T’inquiètes pas ça arrive à tout le monde ». Il sent que je ne suis pas comme d’habitude et tente de me rassurer. Je sens son stress revenu.

Cette fois ça va être la bonne.
Je me suis mis tardivement au parapente et j’ai pratiqué pendant longtemps le funboard. Mon terrain de jeux c’est la Manche, avec ces tempêtes et ces plages de galet.
La mise à l’eau par vent fort est périlleuse, une pente raide formée de cailloux ronds de plusieurs kilos et des trains de vague qui cassent au dernier moment. Je prenais un malin plaisir à défier ces éléments furieux du haut de mes 1m65 et de mes 20 ans pendant que les badeaux emmitouflés dans leur manteau trop fin me prenaient pour un fou.
Il m’arrivait de rester de longues minutes devant ce bouillonnement, afin de calculer les séries pour trouver les quelques secondes qui m’éviteraient de me faire « bouffer » comme on dit entre fun border.

Je n’ai pas eu de moniteur, personne pour me rappeler de faire une pré-nav, c’est par mes erreurs que j’avais progressé, j’ai fini par tout prévoir, de la casse de l’aileron, jusqu’au point de retour en cas de gros problème... Il fallait prendre en compte, le vent, la dérive, le courant, afin d’éviter les rochers à moules ou l’entrée du port.
La prévol est faite, je n’ai pas le droit à l’erreur, pas question de bricoler une quelconque suspente avec un bout de corde comme j’ai pu le faire avec mon gréement de planche à voile.

Point de shore break gourmand, pas d’odeur d’embrun seulement une petite brise au parfum d’herbe fraîchement broutée et trois pas à faire pour passer cette porte de la troisième dimension.
Je ferme les yeux pour savourer cette sensation et je me lance. La voile docile se place au dessus de ma tête, un dernier coup d’oeil pour voir si tout est en place, puis je prends la posture de l’albatros, je fixe un point à l’horizon, trois foulées suffisent pour que mon corps ne pèse plus rien.

Enfin c’est ce que je crois avoir fait, mais en fait je me suis assis, l’erreur la plus grossière d’un débutant. La voile se trouve freinée juste au moment où elle atteint sa vitesse mini pour voler. Loïc pousse un cri, la voile école corrige le mauvais geste, et ... je vole.

D’un coup tous les repères changent, un nombre incalculable d’informations arrive au cerveau sans que celui-ci, novice ne sache pas vraiment quoi en faire.

Yo placé à l’attéro prend le relais, et me demande si je veux tâter du thermique, comme je ne peux répondre (et oui en école la radio n’est que dans un sens) il me propose de me diriger vers le bon coin qu’il connaît comme sa poche, cela fait 9 ans, c’est son terrain de jeu.

Je repère au sol une zone éclairée par le soleil, je tourne à droite, je longe le relief, une brise fraîche me caresse le visage. D’un coup je m’arrête net, la voile me dépasse et plonge vers le bas, maintenant je subis une accélération pour la rattraper...

J’ai toute de suite compris que je venais de rentrer dans mon premier thermique. J’ai l’impression de connaître cette sensation, pourquoi des images de mer et de vague me viennent à l’esprit ?
Ne serait ce pas cette sensation lorsque l’on rame vers la plage et que l’on se sent soulever par quelque chose qui semble vouloir jouer avec nous ?
Le temps se suspend quelques fractions de secondes, puis c’est le take off, je me mets debout sur mon surf et c’est la descente accompagnée de sensation de glisse incomparable, arrivé en bas je place mon corps pour amorcer mon botton turn et revenir vers le curl ...
« Tu t’es pris une bonne déguelante, c’est bon signe tu vas rentrer dedans, attends un peu ! »
Je me fais fouetter successivement la fesse droite et la fesse gauche par ma sellette, ce sont à mes sorties de kayak dans les rapides, que cela ressemble maintenant.
Je pense qu’il est temps d’enrouler, je bascule mon corps sur la gauche et je tire sur ma main gauche, l’effort est relativement important, ma voile entame avec fainéantise le virage. Jusque là tout va bien. Je retiens les leçons glanées ça et là, ainsi que mon expérience de sport de glisse. Je sais que je dois fixer un point en avant de ma trajectoire, seulement voila maintenant j’aperçois le relief, une trentaine de mètre.

Et si je n’arrivais pas à maintenir la rotation, combien de temps avant l’impact ?
J’arrête de réfléchir, je me penche franchement sur le côté. Je descends ma main gauche vers le bas et je remonte ma main droite, le virage se resserre, la rotation s’accélère, je commence à ressentir la force centrifuge yahoooo.
Je ne tarde pas à me faire rappeler à l’ordre : « hop, hop, hop arrondis ton virage ». Je refais un tour et je relâche mes commandes, la rotation s’arrête nette et la voile repasse face au vent tranquillement.
Un coup d’oeil vers le bas m’indique que j’ai gagné une dizaine de mètre, le relief est loin maintenant.
Tiens des coups au cul, j’enroule de nouveau.


Cela fait maintenant un bout de temps que les copains m’attendent en bas, il est temps de viser l’attéro.
PTS , PTU ... je n’arrive pas à me concentrer, mon objectif maintenant est de mettre le pied par terre en douceur, peu importe l’endroit.
La zone est dégagée, je commence mon approche.
« Viens, viens sur le terrain, tu es encore haut, tu as le temps. ».
Bon je décide de me faire téléguider par yo, l’approche du terrain en automne, ce sera pour une autre fois avec moins de fatigue.
J’ai tellement confiance en lui que je ne regarde même pas la manche à air qui est pourtant là pour indiquer dans quelle direction on doit poser, sous peine d’un atterrissage brutale.

En dehors de Benoît qui finit de ranger son matériel à l’écart, tout le monde a fini de remballer et ils se sont regroupés le long d’une haie d’arbres en bout de terrain. Yo n’est pas loin d’eux, un peu à l’écart pour ne pas être déconcentré.

Je suis loin maintenant de l’endroit ou je voulais atterrir, près du groupe, mais aussi proche de cette grande haie d’arbres, j’attends les consignes.

Il ne doit pas être facile pour un instructeur de diriger quelqu’un à la radio, surtout quand celui-ci réagit tardivement, ou à l’inverse des ordres donnés. Je maîtrise ma droite et ma gauche depuis longtemps et dès le début de mes stages je mets un point d’honneur à suivre les consignes à la lettre.
« Tu te poses face à Dienne »
Un rapide coup d’oeil aux alentours, un seul village est visible. Je corrige ma direction malgré le fait que je vais droit sur les arbres. Étrangement je suis calme, trop calme, est-ce mes quarante ans qui me rendent sage, ou bien mon expérience des sports à risque. Ou plus sûrement la fatigue.
Une bouffée d’adrénaline remet mon cerveau en marche.
Les arbres font environ 30 mètres, je suis à mi hauteur, distance 30 mètres, vitesse estimée 5m/s, impact dans 6 secondes.
Ces calculs ne me servent à rien, que dois-je faire ? Yo c’est trompé, il va s’en apercevoir et me donner un contre ordre.
Maintenant il est tout près, il peut m’entendre. Je ne dis rien de peur de faire monter mon stress, mais lui, lit sur mon visage que j’attends un message.
« Et béée tourne à droite »
Quart de tour. Je sors le train d’atterrissage (les jambes) et je me pose en douceur à quelques mètres du groupe et à quelques centimètres de la voile de Benoît qu’il n’avait pas fini de plier, ouf.
Mon pire atterrissage. Je sens que je vais me faire remonter les bretelles.
Au lieu de cela, c’est une salve d’applaudissements qui me parviennent, je réalise alors que je viens de faire un super vol, je suis ému.

Plus tard j’ai compris que je m’étais aligné sur le mauvais village que Yo avait attendu le dernier moment avant de corriger la direction, avec l’espoir que je le fasse moi même.
On nous apprend en formation à suivre les consignes, mais on nous a répété également que l’on doit faire les gestes qui nous semblent bons. « En l’air t’es tout seul c’est toi le pilote ».
Je n’ai suivi aucune procédure d’approche de terrain et je n’ai pas su faire le bon geste alors qu’il était évident, seule la fatigue peut expliquer cela.
Je me suis juré de ne pas voler si je ne suis pas sûr de pouvoir me concentrer à 100%. J’ai pu valider ma promesse dès le lendemain.
Je suis fier d’avoir refusé de décoller alors que les conditions étaient périlleuses et que j’étais encore plus fatigué, tant il est difficile dans un groupe de prendre cette décision alors que tous les copains sont en l’air.

C’était le dernier jour, il ne me reste plus qu’à trouver la solution pour tenir jusqu’à l’année prochaine.

Merci à Loïc et Yo ainsi que Sabine et Alain les instructeurs de mes premiers vols.

Sylvain Brandicourt